Présidentielle 2027 : TF1, France 2 et les chaînes info se livrent une guerre sans merci
Déclarations de candidature au 20 Heures, retour des grandes émissions politiques, mercato XXL et batailles d’audience : à quelques mois de l’Élysée, la télévision a retrouvé son vieux réflexe présidentiel. Et les premières secousses se font déjà sentir dans les rédactions.
À l’heure de TikTok, YouTube et Instagram, on aurait pu imaginer les candidats déclarer leur flamme à l’Élysée face à leur smartphone. Beaucoup préfèrent encore le décor beaucoup plus classique du « 20 Heures » de TF1. Jean-Luc Mélenchon y a officialisé sa quatrième candidature le 3 mai. Raphaël Glucksmann a choisi le même journal le 23 août, devant Audrey Crespo-Mara. Olivier Faure lui a emboîté le pas une semaine plus tard et Fabien Roussel, le 6 septembre, a profité de son passage face à Anne-Claire Coudray pour annoncer sa candidature et dévoiler son affiche de campagne.
La télévision a perdu des téléspectateurs, pas son pouvoir de mise en scène. Depuis le début de l’année, les JT de TF1 et France 2 réunissent encore en moyenne 8,4 millions de Français chaque soir et frôlent, à eux deux, 50 % de part d’audience selon Médiamétrie. Ils étaient environ 10 millions en 2017. L’érosion est réelle, mais quel autre rendez-vous permet aujourd’hui à un candidat de parler, en direct et au même moment, à plusieurs millions de personnes avant que les extraits ne repartent sur les réseaux sociaux ?
Chez TF1, personne ne compte d’ailleurs opposer la vieille télévision au téléphone portable. Thierry Thuillier, directeur général adjoint de l’information du groupe, l’a dit très clairement début septembre à Ouest-France : « Pour la première fois, le numérique devient aussi stratégique que le 20 Heures. » TF1 prépare ainsi une campagne sur deux fronts, avec le poids du JT d’un côté et, de l’autre, un flux numérique spécifique alimenté par les rédactions de TF1 et LCI. Le groupe revendique plus de 26 millions d’abonnés sur ses différents réseaux, dont huit millions sur TikTok et quatre millions sur YouTube.
Le « 20 Heures » conserve néanmoins un statut particulier. Les grandes annonces y trouvent la solennité que les candidats viennent encore chercher. Zaptv relevait dès la fin août que TF1 et LCI étaient déjà passées en mode campagne. La Une garde les rendez-vous capables de toucher immédiatement plusieurs millions de personnes tandis que LCI peut prolonger la discussion pendant des heures.
LCI et BFMTV se battent désormais au coude-à-coude
Cette présidentielle arrive au moment où le vieux classement des chaînes info a volé en éclats. BFMTV n’est plus cette forteresse que ses concurrentes regardaient de loin. En août, la chaîne a affiché 2,82 % de part d’audience, contre 2,81 % pour LCI. À l’arrondi Médiamétrie, les deux étaient donc à égalité à 2,8 %. CNews suivait à 2,5 %, franceinfo à 1,1 %. Pour LCI, longtemps cantonnée aux profondeurs du classement, le changement est spectaculaire.
Le 27 août a donné un avant-goût de ce qui nous attend pendant les prochains mois. LCI avait décroché la diffusion du premier grand débat de la présidentielle organisé par le Medef à Roland-Garros, avec notamment Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, Raphaël Glucksmann et Marine Tondelier. BFMTV a finalement décidé d’envoyer ses propres moyens pour montrer elle aussi la confrontation. Zaptv avait raconté les dessous de cette bataille entre LCI et BFMTV. La campagne n’était pas encore véritablement partie que les deux chaînes se disputaient déjà les images.
BFMTV a surtout répondu par un mercato spectaculaire. Les quatre chaînes info ont profondément retravaillé leurs grilles à l’approche de 2027, mais la chaîne de CMA Media a été la plus offensive. Pascale de La Tour du Pin a récupéré la matinale avec Mathieu Coache, Julien Arnaud s’est installé à 10 heures, Alain Marschall et Olivier Truchot occupent désormais le 17-19 heures et Marc Fauvelle présente le dimanche « Le Grand oral 2027 ».
Le transfert le plus spectaculaire reste celui de Sonia Mabrouk. Après CNews et Europe 1, la journaliste a rejoint BFMTV pour deux heures quotidiennes à partir de 19 heures avec « 100 % Mabrouk ». Fabien Namias n’a d’ailleurs jamais caché la logique de ce recrutement. Dans un message adressé aux équipes en février, le directeur général de BFMTV expliquait que son arrivée « témoigne de notre ambition d’être un acteur incontournable des échéances à venir, en particulier, bien sûr, de la campagne présidentielle de 2027 ».
LCI a moins bouleversé sa grille. Elle capitalise sur des visages installés et sur une ligne devenue beaucoup plus politique. Amélie Carrouër a renforcé sa présence, David Pujadas conserve « 24H Pujadas » à 18 heures et Darius Rochebin occupe une large partie de la soirée. Le spectaculaire rapprochement avec BFMTV dans les audiences change aujourd’hui la perception de cette stratégie. Quand une chaîne passée par 0,2 % d’audience il y a dix ans vient titiller l’ancien numéro un, plus personne ne la regarde comme une simple outsider.
CNews a perdu Sonia Mabrouk mais conserve l’ossature qui a construit ses performances. Pascal Praud reste doublement installé avec « L’Heure des pros » le matin et sa deuxième édition à 20 heures, Laurence Ferrari garde « La Grande interview » et « Punchline », Christine Kelly « Face à l’info ». Là où BFMTV multiplie les changements, CNews préfère pour l’instant s’appuyer sur ses habitudes et sur la fidélité du public à ses principales incarnations.
France 2 ressort ses vieilles armes
La bataille ne se joue évidemment pas seulement entre BFMTV, LCI et CNews. France Télévisions refuse de laisser TF1 transformer son 20 Heures en passage obligé de la présidentielle sans riposter. Le service public a donc renforcé son dispositif et ressort même l’un des noms les plus célèbres de l’histoire de la télévision politique française.
Depuis le 30 août, Benjamin Duhamel présente chaque dimanche à 13h20 « Franc-jeu », diffusé simultanément sur France 2, France Inter et france.tv. Le premier numéro, avec Raphaël Glucksmann, a attiré 1,41 million de téléspectateurs et 14,3 % du public. Zaptv avait raconté ce démarrage réussi, qui a immédiatement installé le rendez-vous dans le paysage.
Benjamin Duhamel prend d’ailleurs une place considérable dans le dispositif politique du service public. Peut-être trop vite au goût de certains. Son arrivée en force sur France 2 a provoqué quelques grincements de dents, notamment après la disparition de « Dimanche en politique » sur France 3. À 31 ans, l’ancien visage de BFMTV est devenu en quelques semaines l’une des figures centrales de la couverture présidentielle de France Télévisions et Radio France.
France 2 prépare surtout le retour de « L’Heure de vérité », émission emblématique diffusée entre 1982 et 1995 et devant laquelle sont passées les principales personnalités politiques de l’époque. Caroline Roux en prendra les commandes avec plusieurs journalistes ou éditorialistes autour de l’invité, parmi lesquels Benjamin Duhamel, Eugénie Bastié et l’économiste Thomas Porcher. Ressusciter ce titre trente ans après sa disparition n’est pas anodin. France Télévisions cherche clairement à recréer un rendez-vous événement plutôt qu’à ajouter une interview politique de plus à une grille qui en compte déjà beaucoup.
Le 1er octobre, France 2 et France Inter passeront un nouveau cap avec le débat de la primaire socialiste et sociale-démocrate, présenté par Caroline Roux et Benjamin Duhamel. Le dispositif annoncé par Zaptv prévoit une diffusion simultanée à la télévision, à la radio et sur france.tv. Le service public joue donc lui aussi la complémentarité des antennes plutôt que la concurrence entre supports.
Sonia Mabrouk, Charles Sapin : la campagne secoue déjà les rédactions
À peine les nouvelles grilles installées, les premières bagarres éditoriales ont commencé. Sonia Mabrouk n’a pas attendu un mois sur BFMTV avant de se retrouver au centre d’un conflit avec une partie des syndicats de la chaîne. Le SNJ et la CGT lui reprochent notamment le traitement réservé à certains invités et la place accordée dans « 100 % Mabrouk » aux personnalités qu’ils classent à l’extrême droite.
Après un deuxième communiqué syndical visant notamment son entretien avec Sarah Knafo, la journaliste a abandonné les précautions diplomatiques. « Le journalisme, c’est le pluralisme. Il faudra s’y habituer », a-t-elle écrit sur X, avant d’accuser ses détracteurs d’« hémiplégie politique et démocratique » et de prévenir : « Je ne me laisserai pas salir. »Zaptv avait raconté cette riposte particulièrement musclée. La polémique pose déjà une question qui accompagnera BFMTV pendant toute la campagne : jusqu’où peut aller la volonté de pluralisme sans faire exploser une rédaction ?
À Radio France, le mot a provoqué un conflit encore plus violent. Céline Pigalle a recruté Charles Sapin, directeur adjoint de Valeurs actuelles, pour assurer l’éditorial politique du dimanche sur France Inter. Les salariés ont voté la grève dès le 2 septembre, avant deux journées de mobilisation les 13 et 14 septembre. Près de 300 personnalités ont depuis apporté leur soutien à ceux qui demandent la suppression de cette chronique.
Sibyle Veil refuse pourtant de reculer. La présidente de Radio France résume sa position d’une formule : « C’est la grandeur du service public que d’être pluraliste. » Et lorsque lui est opposée l’appartenance de Charles Sapin à Valeurs actuelles, sa réponse est tout aussi nette : « Nous ne sommes pas là pour faire la police de la pensée et condamner quelqu’un avant qu’il ait parlé. »
Les salariés qui contestent ce recrutement ne présentent pas le problème de la même façon. Ils assurent ne pas refuser une sensibilité de droite sur France Inter mais contestent qu’un dirigeant de Valeurs actuelles dispose d’un éditorial régulier sur une radio publique. La direction, elle, considère qu’un journaliste doit d’abord être jugé sur ce qu’il dit à l’antenne. Deux lectures du pluralisme qui, pour l’instant, ne se rencontrent pas.
Ces querelles internes disent beaucoup de la campagne qui commence. Les rédactions vont passer les prochains mois à compter les temps de parole, équilibrer les invitations et se demander jusqu’où pousser l’ouverture éditoriale. Les responsables politiques et leurs équipes, eux, surveilleront chaque plateau, chaque question et chaque choix d’invité. En 2027 plus encore qu’en 2022, la bataille ne se jouera pas seulement entre candidats. Elle aura également lieu à l’intérieur des médias qui les reçoivent.
Les politiques n’ont d’ailleurs aucune raison de choisir entre télévision et réseaux sociaux. Ils prennent les deux. Une déclaration faite à 20 heures sur TF1 peut être découpée quelques minutes plus tard en vidéos pour TikTok, Instagram, YouTube et X. Le plateau offre encore le décor, la solennité et plusieurs millions de téléspectateurs d’un coup ; les réseaux donnent ensuite à la séquence une deuxième vie, parfois beaucoup plus longue que sa diffusion originale.
Thierry Thuillier résume finalement assez bien le changement d’époque. Le numérique est désormais « aussi stratégique que le 20 Heures ». Pas à sa place. À côté de lui. À huit mois de la présidentielle, les chaînes françaises ont manifestement décidé qu’elles ne laisseraient ni TikTok ni leurs concurrentes raconter seules la campagne.




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