Après Libération, Jean Quatremer provoque déjà une tempête chez Marianne
Poussé vers la sortie du quotidien national après des mois de tensions, le journaliste rejoint l'hebdomadaire. Mais son arrivée comme éditorialiste déclenche une fronde interne, la rédaction dénonçant un virage éditorial du magazine.
À peine la page Libération tournée que Jean Quatremer se retrouve déjà au cœur d'une nouvelle polémique. Après quarante-deux ans passés au quotidien fondé par Jean-Paul Sartre et Serge July, le spécialiste des questions européennes a officialisé son départ dans une longue lettre d'adieu particulièrement sévère envers une partie de ses anciens collègues. Quelques heures plus tard, c'est son arrivée annoncée chez Marianne qui mettait le feu aux poudres.
Car le journaliste de 69 ans n'a pas quitté Libération dans l'indifférence. Depuis plusieurs mois, ses prises de position sur le conflit israélo-palestinien, mais aussi ses interventions sur les réseaux sociaux et à la télévision, cristallisaient les tensions au sein de la rédaction. Dès le printemps, la Société des journalistes et des personnels de Libération avait publiquement pris ses distances avec certaines de ses déclarations, estimant qu'elles ne reflétaient ni la ligne éditoriale ni la charte éthique du quotidien.
Dans sa lettre d'adieu, publiée par Le Point, Jean Quatremer ne mâche pas ses mots. Se revendiquant d'une gauche sociale-démocrate et laïque, il dénonce l'influence grandissante de ce qu'il qualifie de « nouvelle gauche » et estime que « l'islamo-gauchisme et le wokisme ont gagné ». Il affirme avoir été victime de méthodes de harcèlement destinées à le pousser vers la sortie et annonce vouloir continuer à défendre ses convictions ailleurs.
Ce « ailleurs » s'appelle Marianne. Le magazine a décidé de lui confier un rôle d'éditorialiste, un choix loin de faire l'unanimité. Dans un communiqué publié par la Société des rédacteurs de Marianne, une partie de la rédaction s'inquiète de voir cette arrivée « marquer un tournant dans l'identité éditoriale du titre » et « tordre son ADN ». Les signataires ne contestent pas le droit de Jean Quatremer à s'exprimer, mais jugent qu'une place aussi importante risquerait de brouiller l'image historique du magazine.
Les critiques visent également le style du journaliste, accusé d'avoir multiplié les invectives sur les réseaux sociaux, notamment contre les militants de la cause palestinienne. Cette prise de position illustre les fortes divisions qui traversent aujourd'hui certaines rédactions françaises autour du traitement de la guerre à Gaza, de la liberté d'expression et des limites du débat interne.
Face à cette fronde, Eve Szeftel, directrice de la rédaction de Marianne, a rapidement tenté d'éteindre l'incendie. Dans un message adressé aux salariés et révélé par l'AFP, elle assure que Jean Quatremer « ne va exercer aucun rôle dans la direction de la rédaction, ni dans l'orientation du journal ». Il n'a pas vocation à remplacer Natacha Polony, récemment écartée, mais à occuper la place laissée vacante depuis la disparition de Jacques Julliard en 2023. Selon elle, son recrutement doit permettre d'élargir le lectorat du magazine sans remettre en cause sa ligne éditoriale.
Cette double séquence illustre les fractures idéologiques qui traversent aujourd'hui la presse française. En l'espace de quelques jours, Jean Quatremer est passé du statut de figure historique contestée de Libération à celui de recrue déjà controversée de Marianne. Un changement de maison qui ressemble moins à un nouveau départ qu'au prolongement d'un débat devenu explosif sur le pluralisme, la liberté d'expression et les lignes éditoriales des médias.




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