Philippe Bouvard : Laurent Ruquier salue son « maître » après des années de piques
Celui qui lui a succédé aux « Grosses Têtes » en 2014 a rendu un hommage très personnel à Philippe Bouvard, mort à 96 ans. Une admiration ancienne qui avait survécu à une passation de pouvoir parfois franchement électrique.
La rentrée devait simplement marquer le retour de Laurent Ruquier et de sa bande autour de la table des « Grosses Têtes ». Elle s’est transformée en hommage. Philippe Bouvard est mort ce lundi 24 août à son domicile de Cannes, à l’âge de 96 ans, comme l’a annoncé son épouse Colette à RTL. Quelques heures plus tard, celui qui occupe depuis douze ans le fauteuil qu’il avait rendu après trente-sept saisons a été l’un des premiers à prendre la parole.
Laurent Ruquier n’a pas cherché à masquer ce que Philippe Bouvard représentait pour lui. « C’est un maître pour moi dans ce métier », a-t-il déclaré, avant de rappeler combien l’animateur avait influencé sa propre manière de travailler. Bien avant les « Grosses Têtes », Bouvard avait installé à la télévision puis à la radio un ton que peu d’intervieweurs osaient encore employer : poser la question qui fâche, se moquer gentiment de celui qui venait faire sa promotion et accepter qu’un entretien puisse devenir un vrai échange plutôt qu’une succession de compliments.
Ruquier se souvient notamment du gamin qu’il était lorsqu’il regardait Bouvard interroger Salvador Dalí, Sœur Sourire ou les grandes vedettes de l’époque. Une liberté de ton dont il se réclame aujourd’hui encore. « Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel, moi, nous sommes les enfants et petits-enfants de Philippe Bouvard », a-t-il expliqué. La formule en dit beaucoup sur la place occupée par le journaliste dans l’histoire de l’interview télévisée et radiophonique française.
Un passage de témoin qui avait fait des étincelles
L’hommage aurait pourtant été incomplet si Laurent Ruquier avait fait semblant d’oublier que leur relation n’avait pas toujours été paisible. Lorsqu’en mars 2014 RTL annonce que Philippe Bouvard devra céder les « Grosses Têtes » à la fin de la saison, l’intéressé vit très mal la décision. À 84 ans, il ne songe absolument pas à partir et l’émission continue de réaliser de solides audiences. La direction assume alors vouloir préparer l’avenir d’un programme devenu l’une des institutions de la station.
Bouvard ne cache pas son amertume. Quelques mois après le passage de témoin, il assure ne pas écouter la nouvelle version et refuse même de participer à la première émission de son successeur. À propos de Laurent Ruquier, il lâche cette formule dont il avait le secret, le comparant à « l’oiseau qui ne fait son nid que dans celui des autres ». Il reconnaîtra plus tard avoir vécu son départ comme « une grande détresse » et « un gros chagrin », d’autant qu’il se croyait jusque-là pratiquement intouchable.
Le temps n’a pas immédiatement calmé les choses. Encore en 2023, Bouvard juge Ruquier « très méchant et très maladroit » en revenant sur une ancienne collaboration à Europe 1. Ruquier finit par répondre publiquement et trouve les attaques de son prédécesseur « pathétiques », ajoutant qu’il espérait être moins méchant à son âge. Les deux hommes avaient donc réussi à transformer leur admiration réciproque en une relation faite de compliments, de vexations et de quelques solides coups de griffe.
C’est aussi ce que Ruquier a rappelé ce lundi sans chercher à réécrire l’histoire. « Notre relation a connu des hauts et des bas », reconnaît-il. Difficile, après tout, d’abandonner sans douleur une émission que l’on a créée et façonnée pendant près de quatre décennies à celui qui était jusque-là l’un de ses principaux concurrents à la radio.
Ils avaient fini par se retrouver
La dernière image importante de leur relation restera heureusement plus douce. En décembre 2023, pour les 94 ans de Philippe Bouvard, Laurent Ruquier l’avait invité à revenir dans « Les Grosses Têtes ». Devant les auditeurs, il lui avait alors dit être « fier » de lui avoir succédé, avant d’ajouter que, malgré « les mots difficiles » échangés entre eux, il resterait toujours « un de ses maîtres dans ce métier ».
Cette phrase prend forcément une autre dimension aujourd’hui. Ruquier ne l’a pas inventée pour les besoins d’une nécrologie : il l’avait dite à Bouvard lorsqu’il pouvait encore l’entendre.
Son hommage dépasse d’ailleurs les seules « Grosses Têtes ». Laurent Ruquier a rappelé le rôle considérable du « Théâtre de Bouvard », lancé en 1982 sur Antenne 2. Pendant plusieurs années, l’émission est devenue une fabrique à humoristes dont la télévision française profitera pendant des décennies. Didier Bourdon, Bernard Campan et Pascal Légitimus, futurs Inconnus, mais aussi Michèle Bernier, Mimie Mathy, Muriel Robin, Smaïn, Jean-Marie Bigard, Chevallier et Laspalès ou Jean-Jacques Peroni y ont notamment fait leurs premières armes.
Bouvard avait le goût des personnalités et savait repérer ce petit quelque chose qui permettait à un inconnu de tenir devant une caméra. Il pouvait être cassant, impatient et injuste, mais il avait aussi suffisamment de curiosité pour laisser leur chance à des comédiens dont personne ne connaissait encore le nom.
Les « Grosses Têtes » bientôt cinquantenaires sans leur créateur
La disparition de Philippe Bouvard intervient à un moment particulièrement symbolique. « Les Grosses Têtes » entament justement ce lundi leur nouvelle saison avec Laurent Ruquier, la treizième pour celui qui avait récupéré le programme en septembre 2014. Et dans quelques mois, le 1er avril 2027, l’émission fêtera ses cinquante ans.
Ruquier l’a regretté à l’antenne : tout le monde espérait que Bouvard serait encore là pour cet anniversaire. Lui qui doutait du concept lors du lancement en 1977 aura finalement vu son émission survivre aux modes, aux changements de direction, à son propre départ et à plusieurs générations d’auditeurs.
Le plus beau compliment que Laurent Ruquier puisse aujourd’hui adresser à Philippe Bouvard se trouve peut-être là. Il n’a pas seulement hérité d’une émission : il a réussi à la faire vivre suffisamment longtemps pour que le nom de celui qui l’avait créée continue de planer sur RTL près d’un demi-siècle plus tard.
Les deux hommes se seront beaucoup admirés, parfois agacés et quelquefois franchement écharpés. Au moment de saluer celui auquel il doit une partie de sa vocation et le fauteuil qu’il occupe encore aujourd’hui, Laurent Ruquier n’a rien effacé de cette histoire compliquée. Il en a simplement retenu l’essentiel : Philippe Bouvard avait inventé une manière de faire de la radio et de la télévision, et toute une génération d’animateurs est passée derrière lui.




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