Philippe Bouvard est mort : la voix des « Grosses Têtes » s’est tue à 96 ans
Pendant 37 ans, il a régné sur l’émission culte de RTL, révélé une génération d’humoristes avec le « Théâtre de Bouvard » et traversé soixante années de radio sans jamais vraiment lever le pied.
Il avait finalement pris sa retraite à 95 ans, presque à contrecœur, après avoir passé sa vie à expliquer qu’il ne savait pas très bien quoi faire lorsqu’il ne travaillait pas. Philippe Bouvard est mort ce lundi 24 août à son domicile de Cannes, à l’âge de 96 ans. C’est son épouse Colette, avec laquelle il était marié depuis 1953, qui a annoncé la nouvelle à RTL. La station perd bien davantage qu’un ancien animateur : pendant soixante ans, Bouvard en aura été l’une des voix, l’un des visages et, avec « Les Grosses Têtes », l’un de ses plus grands succès populaires.
Sa carrière avait pourtant commencé avec un jugement qui mériterait aujourd’hui d’être encadré. Après trois échecs au baccalauréat, le jeune Bouvard entre en 1948 au Centre de formation des journalistes. Il en est renvoyé quelques mois plus tard avec cette appréciation restée célèbre : « n’est pas doué pour le journalisme mais réussira dans les professions commerciales ». Il faut reconnaître au directeur de l’époque un certain manque de flair. Bouvard fera du journalisme pendant plus de soixante-dix ans, écrira des dizaines de livres, dirigera des journaux et deviendra l’un des intervieweurs les plus connus de France.
La presse écrite restera d’ailleurs son premier amour. Entré au Figaro comme coursier au service photo au début des années 1950, il gagne rapidement ses galons, obtient sa carte de presse et finit par diriger les pages parisiennes du quotidien. Il poursuit ensuite l’aventure à France-Soir, dont il sera rédacteur en chef, directeur puis éditorialiste pendant un quart de siècle. Paris Match, L’Express ou Le Point accueilleront également cette plume qui écrivait partout, tout le temps, avec une régularité presque maladive.
« Les Grosses Têtes », son émission pour la vie
La radio va pourtant le rendre beaucoup plus célèbre que ses éditoriaux. Arrivé à Radio Luxembourg, future RTL, au milieu des années 1960, Philippe Bouvard anime d’abord « RTL Non Stop », puis le journal de 13 heures. En 1977, Jean Farran, patron de la station, lui propose une émission quotidienne mêlant questions de culture générale, invités et conversation. « Les Grosses Têtes » naissent le 1er avril 1977 dans un petit studio, sans public, autour notamment de Jean Dutourd, Jacques Balutin, Roger Pierre et Jean Lefebvre. Bouvard lui-même n’est alors pas convaincu que l’affaire ira très loin.
Le programme va pourtant devenir une institution. Jean Yanne, Jacques Martin, Thierry Le Luron, Léon Zitrone, Alice Sapritch, Sim, Philippe Castelli, Olivier de Kersauson ou Amanda Lear viennent s’asseoir autour de la table. Les questions servent rapidement de prétexte à tout le reste : les histoires, les vannes, les engueulades et cette joyeuse mauvaise foi dont Bouvard est le chef d’orchestre. Dans les meilleures années, « Les Grosses Têtes » approchent ou dépassent les trois millions d’auditeurs quotidiens. En 2010 encore, plus de 2,1 millions de personnes les écoutent chaque jour.
L’histoire aurait pu s’arrêter brutalement en 2000. À 70 ans, Philippe Bouvard est écarté par une direction de RTL décidée à rajeunir l’antenne. Christophe Dechavanne le remplace, Bouvard part chez Europe 1 et regarde son ancienne émission perdre une partie de son public. Moins d’un an plus tard, RTL le rappelle. Il reprend son fauteuil en février 2001 et y restera treize années supplémentaires. La revanche était suffisamment belle pour qu’il n’ait jamais complètement oublié l’humiliation du départ.
En 2014, cette fois, la succession est préparée. Laurent Ruquier récupère « Les Grosses Têtes » après 37 années de règne de Bouvard. L’émission survivra à son créateur et s’apprête même à célébrer son cinquantième anniversaire en 2027, ce que Bouvard lui-même n’aurait jamais imaginé lorsqu’il avait pris le micro pour la première fois.
Le « Théâtre de Bouvard », formidable fabrique à humoristes
La radio suffirait presque à remplir une carrière. Bouvard en aura eu plusieurs. En septembre 1982, il lance sur Antenne 2 « Le Théâtre de Bouvard », petit programme de quinze minutes installé juste avant le journal de 20 heures. La formule initiale évolue rapidement pour accueillir de jeunes comédiens recrutés sur audition et chargés de jouer des sketches. Pendant cinq ans, l’émission devient l’une des plus incroyables pépinières d’humoristes de la télévision française.
Didier Bourdon, Pascal Légitimus et Bernard Campan, futurs Inconnus, y font leurs armes. Mimie Mathy, Michèle Bernier, Muriel Robin, Smaïn, Chevallier et Laspalès, Jean-Marie Bigard ou Bruno Gaccio passent également par cette drôle d’école où Bouvard distribue sujets et bons points avec son mélange habituel de curiosité et de férocité. Certains lui en voudront, d’autres lui resteront fidèles, mais peu contesteront le rôle joué par cette émission dans l’explosion du café-théâtre et de l’humour télévisé des années 1980.
Ce goût pour les talents, Bouvard l’accompagnait d’un caractère qui ne cherchait pas spécialement à plaire. Il pouvait être vachard, susceptible, volontiers conservateur, excessif dans ses jugements et d’une fidélité très variable à ceux qu’il avait portés. Cette rugosité faisait aussi partie du personnage. Il ne s’était jamais construit comme un animateur consensuel mais comme un journaliste convaincu que l’impertinence valait mieux que la politesse lorsqu’elle n’avait rien à dire.
L’écriture restait son refuge. Plus d’une cinquantaine de livres, des pièces de théâtre, des dialogues de cinéma, des milliers de chroniques et des carnets remplis jusqu’à un âge où la plupart des autres avaient depuis longtemps rangé le stylo. Lorsqu’il annonça en juin 2024 qu’il quitterait RTL au 1er janvier suivant, il ne parlait pas de fatigue mais d’un dernier record à décrocher : soixante ans de radio et soixante ans dans la même maison.
Quelques semaines avant ses adieux, venu présenter à Cannes le documentaire « Les Mille et Une Vies de Philippe Bouvard », il plaisantait encore sur son âge et revendiquait surtout son amour des mots et « le respect du Français ». Au moment de quitter définitivement RTL, il refusait les grands bilans et les hommages pompeux. À ceux qui lui demandaient ce qu’il souhaitait laisser derrière lui, il répondait qu’il avait simplement occupé sa place « très longtemps » et « pas trop mal ».
La formule résume assez bien l’homme. Bouvard aura été journaliste, patron de presse, chroniqueur, intervieweur, animateur, producteur, écrivain, auteur de théâtre et découvreur de talents sans jamais vraiment choisir entre tous ces métiers. Il rêvait d’écrire et aura surtout passé sa vie à parler et à faire parler les autres. Lorsque RTL était venue recueillir ses derniers mots d’homme de radio en décembre 2024, il avait simplement conclu : « J’ai fait mon boulot. Au revoir et merci. »




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