« Ce n’est pas comme ça qu’on obtient quelque chose de moi » : Céline Pigalle ferme la porte à Thomas Legrand
Écarté de la grille de France Inter un an après l’affaire de l’enregistrement clandestin avec Patrick Cohen, l'éditorialiste de Libération accuse Radio France de l’avoir sacrifié. La patronne de la station lui répond sèchement et conteste sa version des faits.
Un an de silence, de projets évoqués puis abandonnés et d’espoirs de retour. Thomas Legrand a fini par vider son sac. Écarté de l’antenne de France Inter depuis septembre 2025 après la diffusion d’un enregistrement clandestin le montrant en compagnie de Patrick Cohen et de deux responsables socialistes, le journaliste espérait encore retrouver son micro cette saison. La nouvelle grille est arrivée sans lui. Cette fois, le « provisoire » annoncé par Radio France au début de l’affaire ressemble furieusement à du définitif.
Dans une tribune publiée mercredi 26 août par Le Monde, l’éditorialiste de Libération raconte cette année passée dans l’antichambre de France Inter. Dix-huit ans de collaboration avec la station, et désormais plus aucune émission régulière. « Cela fait un an qu’on me balade, et que j’accepte tout », accuse-t-il. Sa conclusion est encore plus sévère : selon lui, Radio France a choisi son « invisibilisation totale et durable de l’antenne » et cédé à une campagne qu’il qualifie de « mensongère et manipulatrice ».
La réponse de Céline Pigalle n’a rien arrangé. La directrice de France Inter reconnaît la déception de son ancien éditorialiste mais rejette l’idée qu’un retour lui aurait été promis : « J’ai effectivement dit que je pensais à lui, mais ça ne valait pas promesse de réintégration. » Puis elle lâche la phrase qui risque de laisser quelques traces : « Il exige, il réclame, mais ce n’est pas comme ça qu’on obtient quelque chose de moi. »
Un retour envisagé jusqu’au dernier moment
L’histoire est d’autant plus brutale que la porte ne semblait pas complètement fermée. Au cours de la saison dernière, Thomas Legrand avait travaillé sur une série de podcasts destinée à l’été, avec l’accord de Céline Pigalle, arrivée à la direction de France Inter en mars. Le journaliste affirme que le projet aurait ensuite été stoppé à la demande de Sibyle Veil. Céline Pigalle dément cette version auprès du Monde. Sur ce point précis, les récits de Thomas Legrand et de la direction de France Inter divergent donc et il n’est pas possible de présenter l’une des deux versions comme établie.
Plus étonnant encore : une dizaine de jours avant sa tribune, Thomas Legrand avait été recontacté par un cadre de France Inter. La proposition était concrète : assurer l’éditorial politique de la matinale du samedi. Après des mois de mise à l’écart, l’occasion ressemblait à une possibilité de réhabilitation. Il se disait prêt à l’étudier, considérant qu’un retour à l’antenne aurait également valeur de symbole face aux médias du groupe Bolloré qui avaient largement relayé l’affaire.
Restait à obtenir le feu vert de Sibyle Veil. Thomas Legrand lui adresse un SMS. La présidente de Radio France lui répond que rien n’est prévu pour lui « de façon régulière » et lui propose de prendre contact avec son assistante. Quelques jours plus tard, le couperet tombe : l’éditorial politique du samedi est confié à Camille Vigogne Le Coat, journaliste au Nouvel Obs.
Pour Legrand, la conclusion ne fait plus de doute : il estime avoir servi de « fusible ». Dans la lettre adressée à Sibyle Veil le 26 août, il reproche à la présidente de Radio France de l’avoir laissé espérer un retour après l’apaisement de la polémique et de l’avoir finalement abandonné sous la pression. Une accusation que la direction ne reprend évidemment pas à son compte.
Une vidéo clandestine devenue affaire d’État
Pour comprendre la violence de ce règlement de comptes, il faut remonter au 5 septembre 2025. Deux jours avant le lancement prévu de « Face à Thomas Legrand », L’Incorrect diffuse des extraits d’une conversation enregistrée à l’insu de Thomas Legrand et Patrick Cohen dans un restaurant. À leur table se trouvent Pierre Jouvet, secrétaire général du Parti socialiste, et Luc Broussy, président du conseil national du PS.
Une phrase de Thomas Legrand va mettre le feu aux poudres : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi. » L’extrait est abondamment repris par CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche comme un élément nourrissant les accusations de proximité entre certains journalistes de l’audiovisuel public et la gauche. Thomas Legrand et Patrick Cohen contestent cette interprétation et dénoncent une manipulation de leurs propos.
Radio France suspend alors « à titre provisoire » le retour de Thomas Legrand. Le provisoire va durer toute la saison. Le journaliste ne retrouvera plus d’émission, à l’exception de quelques apparitions comme invité. Et l’affaire va rapidement dépasser son cas personnel.
Une commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public est ouverte à la demande de l’UDR d’Éric Ciotti. Thomas Legrand et Patrick Cohen sont auditionnés le 18 décembre 2025. Son rapporteur, Charles Alloncle, député UDR de l’Hérault, se montre particulièrement critique envers les deux journalistes. L’UDR est alliée au Rassemblement national, parti favorable à une privatisation de l’audiovisuel public.
La bataille s’est déplacée devant les tribunaux
Thomas Legrand et Patrick Cohen ont également porté plainte contre L’Incorrect. Mais le parquet de Paris a classé cette plainte sans suite en janvier 2026. Le motif mérite d’être précisé : l’enquête n’a pas permis d’identifier l’auteur de l’enregistrement, le parquet invoquant notamment le secret des sources. Les deux journalistes ont alors annoncé vouloir poursuivre leur action par d’autres voies judiciaires.
L’affrontement s’est parallèlement élargi aux groupes audiovisuels. France Télévisions et Radio France ont assigné CNews, Europe 1 et Le JDD pour « dénigrement », leur réclamant 1,5 million d’euros. Une audience devant le tribunal des activités économiques de Paris est annoncée pour le mercredi 2 septembre 2026.
Thomas Legrand assure aujourd’hui que sa disparition de France Inter a produit des effets bien au-delà de la radio. Selon lui, la présidence de Radio France aurait demandé aux Éditions Radio France d’arrêter son projet de livre « Le Dictionnaire des ismes », tiré des trois saisons d’« En quête de politique ». Deux professionnels de l’audiovisuel interrogés par Le Monde expliquent également que son image est devenue difficile à gérer pour certains producteurs. Alexandre Hallier, de La Générale de production, le décrit comme un « élément de polarisation » que certains préféreraient ne pas remettre en lumière.
À Radio France, le malaise dépasse le cas Legrand
La décision avait déjà provoqué une réaction interne avant même le règlement de comptes public de cette semaine. Le SNJ, le SNJ-CGT et la société des journalistes de Radio France avaient dénoncé dès le 26 juin la non-réintégration de Thomas Legrand. Pour eux, son éviction définitive reviendrait à céder à des pressions politiques extérieures.
Le journaliste pousse désormais le débat au-delà de sa propre situation. Dans sa tribune, il pose la question de la capacité des rédactions à protéger leurs journalistes lorsqu’ils deviennent la cible de campagnes politiques et médiatiques. Radio France, de son côté, ne reconnaît pas le scénario d’une éviction imposée de l’extérieur. Et Céline Pigalle refuse manifestement de se laisser enfermer dans le récit d’un retour promis puis brutalement retiré.
Un an après la vidéo clandestine, Thomas Legrand ne retrouvera donc pas son fauteuil sur France Inter. Celui qui devait lancer « Face à Thomas Legrand » en septembre 2025 quitte la grille sur un échange de portes entrouvertes puis refermées, de versions contradictoires et de reproches désormais publics. Sa patronne avait eu un mot de soutien lorsqu’elle avait pris la tête de la station. Cinq mois plus tard, elle lui adresse un tout autre message : réclamer sa place ne suffit pas à la récupérer.




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