On a vu « The Shards » : le Los Angeles vénéneux de Ryan Murphy
Disponible depuis le 6 août sur Disney+, l’adaptation du roman de Bret Easton Ellis mélange jeunesse dorée, sexe, paranoïa et serial killer. Un thriller hypnotique et superbement emballé, mais qui se regarde parfois un peu trop dans le miroir.
Los Angeles, 1981. Des villas avec piscine, des Porsche, des adolescents beaux et riches, des fêtes qui n’en finissent plus et suffisamment de névroses pour remplir le cabinet d’un psy pendant vingt ans. Avec The Shards, disponible en France depuis le jeudi 6 août sur Disney+, Ryan Murphy plonge dans l’univers de Bret Easton Ellis et retrouve un terrain qui semble avoir été fabriqué spécialement pour lui. Luxe, sexe, obsession, homosexualité dissimulée, jeunesse privilégiée et meurtres sanglants : difficile de faire plus Murphy.
Adaptée du roman autofictionnel publié par Bret Easton Ellis en 2023, la série suit Bret, 17 ans, élève d’un lycée privé ultra-chic de Los Angeles et écrivain en devenir. Sous les traits d’Igby Rigney, ce double adolescent de l’auteur observe ses amis, cache ses désirs et commence à développer une véritable obsession pour Robert Mallory, mystérieux nouvel élève interprété par Homer Gere, le fils de Richard Gere.
Au même moment, Los Angeles vit dans la peur d’un serial killer surnommé The Trawler, qui s’attaque à de jeunes victimes. Bret finit par soupçonner Robert d’être lié aux crimes. Reste à savoir si le lycéen a réellement flairé quelque chose ou si son imagination, ses fantasmes et sa jalousie sont en train de lui jouer un très mauvais tour. C’est précisément dans cette incertitude que The Shards devient beaucoup plus intéressant qu’un simple thriller adolescent.
Ryan Murphy connaît évidemment la musique. Chaque plan est léché, chaque villa semble avoir été choisie pour une publicité de luxe et chaque soirée ressemble au shooting d’un magazine de mode qui aurait très mal tourné. La bande-son, les voitures, les fringues et la lumière reconstruisent un Los Angeles des années 80 à la fois désirable et profondément inquiétant. La ville devient une immense carte postale dont quelqu’un aurait commencé à gratter le vernis avec un couteau.
Le problème est que Murphy aime tellement cet écrin qu’il lui arrive de s’y attarder un peu trop. Là où le roman de Bret Easton Ellis installait lentement une paranoïa étouffante à travers les pensées de son narrateur, la série transforme parfois cette matière en teen drama luxueux. Les regards s’éternisent, les corps sont impeccablement éclairés et certaines séquences semblent davantage préoccupées par leur beauté que par ce qu’elles racontent.
Ryan Murphy rencontre Bret Easton Ellis : forcément explosif
La bonne surprise vient notamment d’Igby Rigney. Son Bret n’est jamais totalement sympathique et c’est précisément ce qui le rend intéressant. Il observe, ment, désire, manipule parfois et semble constamment hésiter entre la peur de Robert et l’attirance qu’il exerce sur lui. La série réussit ainsi à conserver l’une des idées les plus fortes du livre : son narrateur n’est pas forcément quelqu’un auquel il faut faire confiance.
Face à lui, Homer Gere possède exactement ce qu’il faut d’opacité. Robert Mallory peut être séduisant dans une scène et franchement inquiétant dans la suivante. Son personnage fonctionne parce que la série évite, au moins dans ses premiers épisodes, de donner trop rapidement les réponses. Kaia Gerber, fille de Cindy Crawford, complète ce petit monde privilégié dans le rôle de Debbie. Deux enfants de stars au milieu d’une jeunesse dorée de Los Angeles : le casting possède presque un parfum de mise en abyme.
Evan Rachel Wood et Wes Bentley apportent davantage de densité à une distribution dominée par de jeunes acteurs. Mais The Shards appartient avant tout à cette bande d’adolescents qui vivent comme si le monde extérieur n’existait pas encore, tandis que la violence commence progressivement à contaminer leur bulle.
C’est aussi là que Ryan Murphy et Bret Easton Ellis se rejoignent le mieux. Derrière les piscines, les voitures et les corps parfaits se cache une génération complètement paumée. Le sexe n’est jamais très loin de la peur, le désir de la honte et l’argent n’empêche absolument personne d’être malheureux. La menace du Trawler finit presque par devenir le révélateur d’un monde qui était déjà malade avant l’apparition du premier cadavre.
Tout n’est pourtant pas aussi convaincant. La série manque parfois de la froideur clinique du roman et certaines scènes appuient lourdement ce qu’Ellis préférait laisser dans le doute. Ryan Murphy reste Ryan Murphy : lorsqu’il peut choisir entre la suggestion et un grand panneau lumineux, il préfère souvent allumer le panneau. Le rythme connaît également quelques baisses de tension et l’accumulation de sexe, de luxe et de provocations menace ponctuellement de transformer le malaise en simple esthétique.
Mais lorsque The Shards ralentit et laisse planer le doute, la série devient réellement addictive. Robert est-il dangereux ? Bret est-il en train de comprendre ce qui se passe ou de fabriquer sa propre vérité ? Le Trawler appartient-il réellement au cœur du récit ou sert-il de miroir aux obsessions du jeune écrivain ? Après les premiers épisodes, suffisamment de pièces manquent encore au puzzle pour donner envie de continuer.
The Shards n’est donc pas l’adaptation définitive que pouvait laisser espérer la rencontre entre Ryan Murphy et Bret Easton Ellis. Elle est plus clinquante, plus démonstrative et probablement moins dérangeante que le roman. Mais elle possède une atmosphère, un mystère et une vraie capacité à rendre cette jeunesse dorée aussi fascinante qu’antipathique.
La série est disponible exclusivement sur Disney+ en France depuis le 6 août. Les premiers épisodes sont déjà en ligne et la suite est proposée progressivement sur la plateforme.




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