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lundi 24 août 2026 · Newsletter · À propos · Contact
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On a vu « Un enfant à moi » : jusqu’où peut conduire l’obsession d’être mère ?

Disponible sur Netflix, le nouveau film de Maite Alberdi revient sur un incroyable fait divers mexicain. Une grossesse inventée, un bébé enlevé et, derrière le crime, une réflexion troublante sur le désir d’enfant et la pression sociale.

On a vu « Un enfant à moi » : jusqu’où peut conduire l’obsession d’être mère ?

Une vidéo de mariage ouvre une histoire dont on aurait du mal à croire le scénario s’il n’était pas inspiré de faits réels. Nous sommes en 2000. Alejandra a 17 ans, elle épouse Arturo et apparaît déjà enceinte sur ces images familiales au grain épais que Maite Alberdi utilise comme les premiers morceaux d’une mémoire qu’elle va progressivement reconstruire. La jeune femme veut devenir mère, profondément et depuis longtemps. Plusieurs fausses couches vont pourtant bouleverser ce projet et transformer peu à peu ce désir en obsession. Après avoir une nouvelle fois perdu son bébé, Alejandra ne dit rien à son entourage et décide de poursuivre sa grossesse aux yeux des autres. Son mari, sa famille et ses proches vont ainsi attendre pendant des mois un enfant qui n’existe plus.

Disponible sur Netflix depuis le 13 août, « Un enfant à moi » (« Un hijo propio ») aurait facilement pu devenir l’un de ces documentaires criminels dont les plateformes se sont fait une spécialité. Tous les ingrédients sont là : un mensonge familial qui devient incontrôlable, une disparition de bébé, une enquête, une arrestation et une affaire judiciaire qui passionne le Mexique. La réalisatrice chilienne choisit pourtant de ne pas reconstruire méthodiquement le fait divers pour en tirer du suspense. Ce qui l’intéresse se trouve en amont : comprendre comment Alejandra a pu entretenir une fausse grossesse pendant des mois et pourquoi l’arrivée d’un enfant avait fini par devenir une nécessité suffisamment forte pour bouleverser sa perception de la réalité.

Entre documentaire et reconstitution

Maite Alberdi adopte pour cela une forme beaucoup plus ambitieuse qu’une succession de témoignages et d’archives. Ana Celeste Montalvo interprète Alejandra et Armando Espitia joue Arturo, tandis que les véritables protagonistes de l’affaire participent également au film. La réalisatrice montre les comédiens, le travail de reconstitution et parfois même la fabrication des séquences. Les images familiales se mélangent aux scènes rejouées et le spectateur doit régulièrement s’interroger sur la nature exacte de ce qu’il regarde. Cette confusion peut déconcerter au début, mais elle finit par trouver sa justification dans une histoire entièrement construite autour d’une réalité inventée puis entretenue pendant plusieurs mois.

Le dispositif permet surtout à Alberdi de ne pas enfermer Alejandra dans le rôle commode de la femme qui a commis l’impensable. Elle remonte le temps, observe son couple, ses fausses couches, son rapport à la maternité et les attentes de son entourage. Lorsqu’Alejandra décide de cacher la perte de son enfant, le mensonge ne peut plus être interrompu sans provoquer l’effondrement de tout ce qu’elle a construit. Elle continue donc à se présenter comme enceinte, prend du poids et laisse son entourage préparer la naissance. Plus les mois passent, plus la question devient inévitable : que fera-t-elle lorsque tout le monde réclamera enfin de voir le bébé ?

C’est à cet endroit que « Un enfant à moi » trouve sa véritable matière. Le film ne suggère jamais que la pression familiale ou sociale suffirait à expliquer ce qui va suivre, encore moins à l’excuser. Il montre en revanche combien la maternité peut devenir une assignation lorsqu’elle est présentée comme l’accomplissement naturel et obligatoire d’une femme mariée. Les fausses couches d’Alejandra ne constituent plus seulement une douleur intime : elles deviennent progressivement, dans son esprit, l’impossibilité de remplir le rôle que son entourage et elle-même lui ont attribué. Alberdi filme cet engrenage sans chercher à fabriquer une démonstration psychologique définitive, ce qui permet au spectateur de conserver la distance nécessaire avec le personnage.

Le mensonge devient une affaire criminelle

En 2009, l’histoire change de dimension. Alejandra travaille alors à l’Hôpital général de Mexico lorsqu’elle repart avec Katya Valentina, le nouveau-né de Mayra Navarro. Les versions divergent sur les circonstances dans lesquelles l’enfant lui a été confié. Alejandra soutiendra qu’un accord existait avec la mère biologique ; Mayra contestera cette version et la justice retiendra l’enlèvement. Alejandra sera condamnée en 2011 à plus de treize années de prison. Son mari Arturo, également soupçonné d’avoir participé à l’affaire, passera environ deux ans et demi en détention avant d’être acquitté.

Alberdi aurait pu faire de cet épisode le centre spectaculaire de son documentaire. Elle préfère continuer à confronter les récits et à s’intéresser à ce qui les sépare. Alejandra raconte son histoire, Mayra la sienne, Arturo doit également composer avec ce qu’il croyait savoir de sa femme et avec ce qu’il découvrira après son arrestation. Le spectateur ne reçoit donc pas une vérité soigneusement emballée mais plusieurs perceptions d’un même événement, auxquelles viennent s’ajouter les faits établis par l’enquête et la justice. Le procédé évite au film de basculer dans une mécanique de true crime où chaque révélation serait uniquement destinée à préparer la suivante.

Cette manière de travailler correspond assez bien au parcours de Maite Alberdi, cinéaste chilienne devenue l’une des figures importantes du documentaire latino-américain. Avec The Mole Agent, nommé à l’Oscar du meilleur documentaire en 2021, puis La memoria infinita, nommé dans la même catégorie en 2024, elle avait déjà montré son goût pour les récits intimes et pour une mise en scène qui ne prétend jamais que la présence d’une caméra est neutre. Avec Un enfant à moi, son premier film réalisé au Mexique, elle pousse cette logique beaucoup plus loin en empruntant aussi bien au documentaire qu’au mélodrame et à la telenovela. Le film a été présenté en 2026 à la Berlinale et à Visions du Réel avant son arrivée sur Netflix.

La réalisatrice avait rencontré Alejandra alors qu’elle travaillait sur un autre projet dans le pénitencier de Santa Marta Acatitla. Ce qui l’a retenue n’était pas seulement la dimension criminelle de son histoire, mais ce qu’elle permettait d’interroger autour du désir de maternité. Le cas d’Alejandra est évidemment extrême, mais les mécanismes auxquels Alberdi s’intéresse le sont beaucoup moins : les questions répétées sur l’arrivée d’un enfant, la culpabilité liée aux fausses couches, le poids de la belle-famille ou encore cette idée profondément installée selon laquelle une femme devrait nécessairement désirer devenir mère. C’est en partant de ces éléments ordinaires que le film parvient à rendre compréhensible la naissance d’un engrenage sans jamais banaliser son aboutissement criminel.

Une mise en scène qui demande un peu de patience

La principale réserve concerne justement cette construction sophistiquée. Le mélange entre archives, interprétation et témoignages exige une certaine attention pendant les premières minutes, d’autant qu’Alberdi refuse de fournir immédiatement toutes les clés permettant d’identifier ce qui est authentique et ce qui a été reconstitué. Le procédé pourrait passer pour une coquetterie de réalisatrice s’il n’entrait pas aussi directement en résonance avec le sujet. Une fois le dispositif installé, cette hésitation permanente entre le vrai et le fabriqué devient l’un des moyens les plus efficaces de raconter une femme qui a elle-même passé plusieurs mois à construire une fiction pour son entourage.

Le choix du long métrage permet également d’éviter l’étirement artificiel auquel ce genre de faits divers donne souvent lieu sur les plateformes. « Un enfant à moi » dure environ 1 h 36 et ne cherche pas à transformer chaque élément de l’affaire en rebondissement. Le film prend le temps nécessaire pour comprendre les personnages, confronter leurs récits et replacer l’histoire d’Alejandra dans un contexte familial et social plus large, mais il sait également s’arrêter avant que son dispositif ne tourne à la démonstration. Il reste surtout plusieurs zones d’ombre au terme du récit, et Alberdi a l’intelligence de ne pas prétendre pouvoir les résoudre à la place des protagonistes.

En refusant de réduire Alejandra au fait divers qui l’a rendue célèbre au Mexique, Maite Alberdi construit finalement un film moins consacré à l’enlèvement d’un enfant qu’au chemin qui a précédé ce geste. La grossesse inventée, le mensonge entretenu auprès d’Arturo, la pression de la famille et la confrontation avec Mayra forment les différentes pièces d’une histoire dans laquelle le désir d’être mère a progressivement pris toute la place. La réalisatrice ne demande jamais au spectateur de pardonner à Alejandra, pas davantage qu’elle ne cherche à la condamner une seconde fois. Elle replace simplement le crime dans une trajectoire humaine et sociale suffisamment complexe pour que le jugement immédiat ne suffise plus à refermer le dossier.

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