On a vu « The Ghost in the Shell » : enfin Motoko Kusanagi comme Masamune Shirow l’avait imaginée
Après le film culte de 1995 et une longue série de réinterprétations, « Ghost in the Shell » revient au manga de Masamune Shirow. Science SARU signe une adaptation étonnamment fidèle, sans sacrifier sa personnalité graphique.
Il fallait une certaine audace pour remettre « Ghost in the Shell » sur la table. Depuis la publication du manga de Masamune Shirow à partir de 1989, Motoko Kusanagi a déjà connu suffisamment de vies pour remplir plusieurs carrières : le film devenu culte de Mamoru Oshii en 1995, sa suite Innocence, les séries Stand Alone Complex, Arise, SAC_2045 et même l’adaptation hollywoodienne avec Scarlett Johansson. À chaque fois ou presque, l’univers original a été réinterprété, assombri, modernisé ou déplacé. La nouvelle série produite par Science SARU prend le chemin inverse : revenir au manga et, autant que possible, lui foutre la paix. C’est précisément ce qui fait tout son intérêt.
Aux commandes, Tōma Kimura, qui signe sous le nom de Mokochan, n’a pas encore le CV d’un vieux maître de l’animation japonaise. Né en 1992, entré chez Science SARU en 2015, il a travaillé notamment sur The Heike Story, The Tatami Time Machine Blues, Scott Pilgrim Takes Off et Dan Da Dan. « The Ghost in the Shell » constitue sa première réalisation de série. Pour un baptême du feu, difficile de choisir monument plus surveillé. Le réalisateur a pourtant adopté une ligne simple : plutôt que de chercher à imposer une énième lecture personnelle de l’œuvre, il s’est attaché à retrouver l’énergie et le ton du manga de Shirow.
Le résultat surprend dès les premières minutes. Ceux qui ont principalement découvert « Ghost in the Shell » par le film de Mamoru Oshii peuvent même avoir besoin d’un petit temps d’adaptation. On retrouve bien Motoko « Major » Kusanagi, cyborg intégral dans un Japon de 2029, bientôt recrutée par Daisuke Aramaki pour constituer la Section 9 de la Sécurité publique. Cybercriminalité, piratage des cerveaux, corps artificiels et apparition du mystérieux Marionnettiste sont toujours au programme. Mais cette Motoko-là est plus mobile, plus expressive et moins écrasée par la gravité existentielle que celle qui arpentait les rues pluvieuses du long-métrage de 1995.
Retour au manga, jusque dans le trait
C’est surtout visuellement que Science SARU marque sa différence. Le studio, auquel on doit notamment Dan Da Dan, n’a pas cherché à reproduire l’esthétique photoréaliste ou la froideur technologique associées à certaines adaptations précédentes. Le dessin retrouve quelque chose de plus vif, plus rond et parfois presque joueur. Shuhei Handa, character designer et directeur en chef de l’animation, s’inspire directement des illustrations de Masamune Shirow. Même le visuel promotionnel de Motoko revendiquait cet hommage aux dessins du mangaka.
Ce choix peut désarçonner, mais il fonctionne. Le cyberpunk n’a pas besoin d’être gris, métallique et constamment noyé sous la pluie pour parler de technologie, de pouvoir et d’identité. Cette nouvelle adaptation remet même en évidence une caractéristique parfois oubliée de l’œuvre originale : le manga de Shirow était aussi drôle, nerveux et volontiers irrévérencieux. Derrière ses interrogations sur la frontière entre l’humain et la machine, il savait laisser respirer ses personnages.
La série retrouve cette liberté. Motoko n’est pas seulement une conscience enfermée dans un corps artificiel occupée à disserter sur la nature de son « ghost ». C’est aussi une professionnelle redoutable qui dirige une équipe, prend des décisions, plaisante et peut passer brutalement de la décontraction à l’action. Batou, Togusa et Aramaki trouvent naturellement leur place autour d’elle, tandis que les Fuchikoma, ces petits tanks intelligents caractéristiques du manga, participent à cette tonalité plus proche de Shirow.
Le scénario confié à EnJoe Toh reprend le terrain politique et technologique qui a toujours fait la richesse de la franchise. Dans ce Japon où la connexion permanente entre les individus et les réseaux est devenue banale, le crime ne consiste plus seulement à voler de l’argent ou à tuer quelqu’un : on peut pénétrer une mémoire, manipuler une conscience ou prendre le contrôle d’un corps. Une idée qui paraissait franchement futuriste lorsque le manga est apparu à la fin des années 1980 et qui, près de quarante ans plus tard, a perdu une partie de son parfum de science-fiction.
Une vieille histoire qui n’a curieusement pas vieilli
C’est sans doute le phénomène le plus troublant lorsqu’on regarde cette nouvelle version. Masamune Shirow écrivait « Ghost in the Shell » avant le Web grand public, les smartphones, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle générative. Son monde reposait pourtant déjà sur des êtres humains augmentés, des cerveaux connectés, des identités numériques vulnérables et la possibilité qu’une intelligence née du réseau acquière une existence autonome. La série n’a donc pas besoin de forcer les parallèles avec notre époque : ils viennent tout seuls.
Science SARU a également l’intelligence de ne pas transformer ce matériau en conférence philosophique. Les questions sont là, mais l’action reste au premier plan. Les interventions de la Section 9, les affrontements et l’enquête autour du Marionnettiste donnent au récit son mouvement. Cette capacité à faire cohabiter polar, espionnage, action et réflexion sur la technologie était déjà l’une des grandes forces du manga. Elle demeure ici.
Tout n’est pas immédiatement convaincant. L’esthétique plus légère peut rebuter ceux qui considèrent le film de Mamoru Oshii comme la représentation définitive de cet univers. Certaines ruptures de ton demandent également de renoncer à l’image extrêmement solennelle que trente ans d’adaptations ont installée autour de la franchise. Mais juger cette série uniquement à l’aune du film de 1995 serait précisément passer à côté de son projet. Mokochan ne refait pas Oshii : il retourne chercher Shirow.
Et c’est probablement ce dont « Ghost in the Shell » avait besoin. À force d’être devenu un monument du cyberpunk, le manga original avait presque disparu derrière ses propres adaptations. Science SARU lui rend ses couleurs, son humour et son énergie sans oublier les questions qui ont fait sa réputation. La série ne cherche donc pas à remplacer les versions précédentes. Elle rappelle simplement qu’avant d’être un film philosophique mondialement célébré, « Ghost in the Shell » était un manga extraordinairement libre, dense et parfois franchement fou.




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