On a vu « The American Experiment » : l’Amérique regarde son passé et ça fait parfois mal
Pour les 250 ans des États-Unis, Netflix ressort George Washington, la Constitution et les Pères fondateurs. Produit par Tom Hanks, ce documentaire en cinq épisodes évite heureusement la carte postale patriotique. Passionnant lorsqu’il gratte les plaies américaines, plus scolaire lorsqu’il veut tout raconter.
Il fallait oser célébrer les 250 ans des États-Unis en commençant par rappeler que la maison a été construite sur des fondations nettement moins propres que ne le raconte la légende. The American Experiment : une nation à l’épreuve du temps, disponible sur Netflix, aurait facilement pu devenir une grande fresque patriotique, avec George Washington en majesté, drapeaux étoilés, Pères fondateurs transformés en demi-dieux et musique suffisamment solennelle pour donner envie de se lever devant son canapé.
Le réalisateur de Turning Point : La Guerre du Vietnam et Turning Point : L’arme nucléaire et la guerre froide s’attaque cette fois à un morceau encore plus imposant : la naissance des États-Unis. Cinq épisodes d’un peu plus d’une heure chacun — le dernier approche même les 90 minutes — pour partir des tensions entre les colonies et la Couronne britannique, traverser la guerre d’Indépendance, assister à la difficile naissance d’un pays qui n’a d’uni que le nom, puis arriver à la Constitution et à la présidence de George Washington.
Tom Hanks est producteur exécutif, mais il laisse la vedette à l’Histoire. Et à Martin Sheen, qui prête sa voix à George Washington dans les séquences de reconstitution. Le dispositif mélange archives, documents historiques, scènes rejouées et interventions d’historiens, de responsables politiques, de juristes et de représentants autochtones. La liste des témoins est suffisamment large pour faire cohabiter Al Gore, Hillary Clinton, Mike Pence ou Ted Cruz dans le même documentaire. Rien que cela constitue déjà une petite expérience américaine.
Les Pères fondateurs descendent de leur piédestal
C’est lorsque la série cesse de réciter le roman national qu’elle devient vraiment intéressante. Washington, Jefferson, Hamilton et les autres ne sont plus seulement les visages imprimés sur les billets ou les statues devant lesquelles passent les touristes. Ils redeviennent des hommes qui tâtonnent, se disputent, négocient et inventent un système politique dont personne ne sait encore s’il survivra quelques années.
Le titre prend alors tout son sens. L’Amérique est une expérience. Faire gouverner un peuple par lui-même, sans roi, paraît aujourd’hui aller de soi dans une démocratie occidentale. À la fin du XVIIIe siècle, l’idée tient davantage du saut sans parachute.
Et le documentaire ne gomme pas l’énorme contradiction qui accompagne cette naissance. Comment proclamer la liberté tout en maintenant des hommes et des femmes en esclavage ? Comment parler d’égalité lorsque les femmes sont exclues du pouvoir politique et que les peuples autochtones paient le prix de l’expansion du nouveau pays ? Sur ces questions, The American Experiment est beaucoup plus intéressant que lorsqu’il déroule simplement la chronologie militaire de la révolution.
La Constitution elle-même est débarrassée de son emballage sacré. Elle apparaît pour ce qu’elle fut aussi : un compromis arraché entre des intérêts contradictoires, avec des États qui se méfient les uns des autres et une question qui n’a jamais véritablement cessé d’agiter les États-Unis : qui doit avoir le dernier mot entre Washington et les pouvoirs locaux ?
Difficile évidemment de regarder ces épisodes en 2026 sans penser à l’Amérique actuelle. C’est même le principe de la série. Les discussions sur le pouvoir présidentiel, le rôle de la Cour suprême, les droits des minorités, le fédéralisme ou les ravages du factionnalisme ont deux siècles et demi, mais elles donnent parfois l’impression d’avoir été enregistrées la semaine dernière.
Passionnant, mais parfois trop bien élevé
C’est également là que le documentaire montre ses limites. À vouloir réunir des personnalités venues de sensibilités politiques très différentes et conserver un ton capable de parler à toute l’Amérique, la série devient parfois excessivement prudente.
On sent la volonté de ne pas transformer les cinq épisodes en réquisitoire contemporain déguisé. C’est défendable, et même plutôt sain pour un documentaire historique. Mais certaines passerelles entre hier et aujourd’hui auraient mérité d’être poussées plus loin. Le documentaire pose de très bonnes questions et, à quelques reprises, semble reculer juste au moment de donner des réponses plus dérangeantes.
Autre faiblesse : cinq épisodes ne suffisent évidemment pas pour raconter correctement la révolution américaine, la guerre, la naissance des institutions, l’esclavage, les populations autochtones, la Constitution et les premières années de la présidence. Résultat, certains passages ressemblent davantage à un excellent documentaire d’introduction qu’à une véritable plongée historique.
Les reconstitutions n’échappent pas non plus à quelques conventions du genre : lumière travaillée, ralentis, regards graves et personnages historiques qui semblent parfois savoir qu’ils sont en train d’écrire l’Histoire. Rien de catastrophique, mais le procédé finit par se voir.
Heureusement, Brian Knappenberger revient toujours à ce qui constitue le meilleur fil rouge de la série : les États-Unis n’ont jamais été un produit fini. Le pays s’est construit en bricolant, en négociant et parfois en repoussant à plus tard des contradictions impossibles à résoudre. La démocratie américaine n’est donc pas présentée comme un héritage définitivement acquis mais comme un système qu’il faut continuellement faire fonctionner.
Et c’est probablement ce qui sauve The American Experiment du documentaire anniversaire un peu poussiéreux. Netflix aurait pu célébrer les 250 ans du pays avec une énorme part de gâteau rouge, blanc et bleu. La plateforme préfère rappeler que George Washington lui-même avait mis en garde contre les ravages des factions politiques. Deux siècles et demi plus tard, l’avertissement n’a pas exactement pris une ride.




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