« Premières notes » : et si la musique avait sauvé l’homme ?
Pourquoi nos ancêtres se sont-ils mis à faire de la musique bien avant Spotify, Mozart et même l’écriture ? Disponible sur france.tv, le film de Liza Fanjeaux remonte jusqu’à 40 000 ans avant notre ère pour retrouver les premiers musiciens de l’Histoire.
Qui a eu, le premier, l’idée saugrenue de souffler dans un os, de taper sur une pierre ou de transformer un coquillage en instrument ? Et surtout, pourquoi ? « Premières notes », le documentaire de Liza Fanjeaux disponible sur france.tv, part d’une question en apparence toute simple : pourquoi l’être humain fait-il de la musique ? La réponse oblige à remonter très loin. Beaucoup plus loin que Mozart, les chants grégoriens ou même l’Antiquité.
Le voyage dure 90 minutes et fonctionne comme une enquête. Archéologues, paléontologues, acousticiens, historiens et musicologues cherchent des indices dans des objets parfois restés silencieux pendant des millénaires. Leur objectif n’est pas de retrouver le premier tube de l’humanité mais de comprendre à quel moment nos ancêtres ont commencé à organiser des sons et surtout ce qu’ils en faisaient.
Car avant de remplir des salles de concert ou nos écouteurs, la musique a peut-être servi à faire la guerre, prier, communiquer, séduire, rassembler un groupe et même survivre. C’est tout l’intérêt du film : derrière une histoire de notes et d’instruments se dessine progressivement une autre histoire, celle de l’évolution humaine. France Télévisions avance même l’hypothèse, développée par les scientifiques interrogés, que la musique aurait participé à notre construction comme animal social avant l'apparition du langage.
Une trompette romaine de deux mètres
Liza Fanjeaux commence presque confortablement, dans l’Empire romain. À Bavay, dans le Nord, des fouilles ont permis de mettre au jour en 2021 les morceaux d’un instrument exceptionnel. Une fois restauré au Centre de recherche et de restauration des musées de France, l’objet révèle sa véritable nature : un tuba romain d’environ deux mètres, semblable à ceux représentés sur certains bas-reliefs.
Pas question ici de divertir César pendant l’apéritif. L’instrument avait notamment une fonction militaire et permettait de transmettre des signaux aux soldats sur le champ de bataille. La musique apparaît alors comme un outil de commandement et de pouvoir.
Le documentaire recule ensuite jusqu’à la Grèce antique, où les musiciens participaient à de véritables concours, puis poursuit sa marche arrière vers la Mésopotamie. Vers 1400 avant notre ère, la musique accompagne les rites et doit notamment contribuer à maintenir l’harmonie entre les hommes et les dieux. C’est également de cette époque que provient l’une des plus anciennes compositions musicales écrites connues, retrouvée sur une tablette cunéiforme.
Et plus le film remonte le temps, plus les traces deviennent ténues. Il faut alors faire parler des objets que personne n’aurait forcément rangés au rayon musique d’un magasin.
Quand les grottes deviennent des salles de concert
Une conque vieille d’environ 18 000 ans, conservée pendant des décennies dans les réserves d’un musée, retrouve ainsi sa voix. Des os percés deviennent des instruments à vent. Et les chercheurs s’intéressent même aux propriétés acoustiques des grottes du Paléolithique, aux pierres et aux stalactites dont les sonorités pourraient avoir été utilisées par nos lointains ancêtres.
Le voyage mène finalement à plus de 40 000 ans avant notre ère, époque à laquelle remontent certains des plus anciens instruments retrouvés par les archéologues. À ce stade, évidemment, aucune partition et aucun enregistrement ne permettent de savoir ce que jouaient exactement ces musiciens. Le documentaire avance donc par hypothèses, expérimentations et reconstitutions plutôt que de prétendre apporter une réponse définitive.
C’est probablement là que Premières notes est le plus séduisant. Le film ne cherche pas seulement quand la musique est apparue mais pourquoi l’homme en a eu besoin. Car fabriquer un instrument réclame du temps, du savoir-faire et de l’énergie. Si des populations confrontées à des conditions de vie autrement plus rudes que les nôtres y consacraient autant d’efforts, c’est que produire des sons devait avoir une fonction importante.
Et il faut se débarrasser au passage de l’image du musicien préhistorique tapant maladroitement sur deux cailloux. L’archéologue Nicholas Conard, de l’université de Tübingen, insiste sur la sophistication de certains instruments : rien ne permet de considérer leurs utilisateurs comme des musiciens moins habiles que ceux des époques suivantes. Leur musique était différente. Pas nécessairement rudimentaire.
Le film a d’ailleurs reçu en 2026 au Festival d’archéologie d’Amiens la mention « Écho des origines », plutôt bien trouvée pour une enquête dont l’un des plaisirs consiste précisément à faire sonner de nouveau des objets restés muets pendant des milliers d’années.
Diffusé initialement le 18 juin à 21h05 sur France 5, dans Science grand format présenté par Mathieu Vidard, Premières notes est produit par Bonne Pioche Télévision. Le film est écrit et réalisé par Liza Fanjeaux, raconté par Anne Cardona et accompagné d’une musique originale composée par Pierre Estève. Il reste disponible sur france.tv jusqu’au 1er octobre 2028.
Au bout de ces 90 minutes, Liza Fanjeaux n’a évidemment pas retrouvé le nom du premier musicien de l’humanité. Personne ne le retrouvera. Mais elle réussit quelque chose de plus troublant : faire entendre, quelques secondes, des sons qui avaient disparu depuis des milliers d’années. Et rappeler qu’avant les salles de concert, les plateformes et les milliards de morceaux disponibles en un clic, il y eut probablement un homme ou une femme qui souffla dans un os et découvrit que le silence pouvait devenir de la musique.




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